Dans les pays du sud de la Méditerranée (PSM), le mode de développement est remis en question par la difficulté à créer des emplois, à faire partager les fruits de la croissance, et à assurer une répartition « équitable » des progrès économiques. Après le « printemps arabe » de 2011, nombreux PSM sont toujours confrontés à un double défi.

D’une part, ils doivent faire face à la réalité du chômage qui persiste, notamment chez les jeunes. Avec une croissance annuelle de la population de 1,7 % entre 2000-2015 et une part des moins de 14 ans de 30 % en moyenne, les PSM font partie des pays dont la population est la plus jeune. Ainsi, le taux de chômage des 15-24 ans atteint les 32,6 % et chez les femmes ces taux sont largement supérieurs.

Rapport Femise, 2019.

Par ailleurs, une grande part de la population a recours à l’économie informelle, caractérisée par l’absence de protection sociale, des revenus anecdotiques, de la précarité généralisée, et l’impossibilité d’accéder au financement bancaire ainsi qu’aux dispositifs publics de soutien des entreprises. D’autre part, ils sont confrontés à des inégalités qui ont tendance à s’accentuer et à un manque d’inclusivité. La Méditerranée est marquée par de nombreuses lignes de fracture, entre ses deux rives, mais aussi entre urbain et rural, littoral et régions intérieures, hommes et femmes, classe privilégiée et simples citoyens.

Rapport Femise, 2019.

La pertinence de l’entrepreneuriat social

Un élément est cependant trop peu évoqué : les populations en difficulté ont aussi des idées créatives, sources de potentielles innovations. Ces dernières ne se réduisent pas uniquement à l’invention de nouveaux produits ou de nouvelles techniques de production, elles peuvent aussi se traduire en de nouvelles structures entrepreneuriales contribuant au changement social.

C’est ainsi que s’est développé mondialement l’entrepreneuriat social (ES), qui se réfère à la pratique qui combine innovation, dynamisme et possibilité de relever d’importants défis sociaux et environnementaux. L’entrepreneur social crée une entreprise, qui peut être lucrative ou pas, mais qui cherche toujours à répondre à des problèmes sociaux (pauvreté, marginalisation, détérioration de l’environnement, etc.), mettant en œuvre souvent des idées innovantes. Ainsi, ces « change makers » sociaux sont présents dans des secteurs liés à l’agriculture, l’éducation et formation, l’intégration sociale et professionnelle, mais aussi l’habitat, l’artisanat et le secteur de l’épargne et du crédit.

Ce monde de possibilités se développe dans le nord comme dans le sud méditerranéen. Les exemples d’entrepreneurs sociaux ne manquent pas. Citons par exemple, Yomken, en Égypte, qui met en place des plates-formes d’innovation ouverte pour les challenges industriels, environnementaux et sociaux, ainsi que des marchés en ligne pour attirer le secteur de la finance. Citons encore les entrepreneures du projet « Femmes du monde » de l’ONG Quartiers du Monde, qui créent des outils pédagogiques pour intégrer la perspective du genre en milieu urbain et périurbain en Afrique. Autres exemples : le projet marocain Clean City, qui a l’ambition de faire évoluer les mentalités sur la gestion de déchets en lançant une application pour le tri à la source, ou encore l’initiative libanaise BeyondRD qui œuvre auprès des structures publiques et des décideurs au Liban, en Afrique et au Moyen-Orient pour promouvoir la culture de la citoyenneté active.

Pour toutes ces raisons, les entreprises sociales suscitent un engouement auprès des jeunes, quel que soit leur niveau de formation. Les universités et grandes écoles qui leur consacrent des modules dédiés sont de plus en plus nombreuses – y compris les plus prestigieuses (Harvard, Yale, HEC, Insead). Au Sud de la Méditerranée, l’ES fait l’objet d’initiatives organisées par des réseaux d’étudiants (Aiesec, ETIC, Rotaract Club Alger Est, Makesense, etc.). En Algérie et au Maroc, des centres pour l’innovation et l’entrepreneuriat social ont été fondés par des étudiants et des jeunes diplômés.

Des blocages qui persistent

Pour autant, l’émergence et le développement des entreprises sociales dans les PSM restent largement en deçà de son potentiel. L’innovation sociale se heurte à des obstacles qui perdurent.

Une étude réalisée par le Forum euroméditerranéen des instituts de sciences économiques (Femise) pour la Banque européenne d’investissement soulignait déjà en 2014 que le cadre juridique des PSM est fréquemment inadapté pour les entreprises sociales. L’État, parfois à cause d’une méconnaissance du potentiel de l’entrepreneuriat social, offre peu de moyens financiers et techniques pour l’accompagner (le Maroc fait toutefois figure d’exception). Les entreprises sociales des PSM sont souvent jeunes et ne bénéficient pas du savoir-faire et des pratiques de gestion du secteur. Elles souffrent de l’irrégularité de leurs ressources financières et d’une main-d’œuvre peu qualifiée.

Rapport Femise, 2019.

L’accès au financement est aussi l’un des obstacles les plus importants. Les structures ont parfois accès aux fondations, aux subventions gouvernementales, aux bailleurs de fonds internationaux et aux organismes humanitaires, mais l’accès reste limité. La possibilité d’accéder à des outils de finance durable pourrait être une solution, mais elle reste assez peu développée dans le Sud.

Actions possibles sur le plan national

Les besoins actuels incitent à adopter une approche multiacteurs plus ouverte, qui permettrait de libérer le potentiel innovant de l’entrepreneuriat social. Il s’agirait de poursuivre cette dynamique sur le plan national, appelant tous les acteurs (publics, privés et institutionnels) à contribuer à un modèle économique durable. Les autorités publiques pourraient avoir un rôle de facilitateur en encadrant juridiquement le secteur et en introduisant des incitations fiscales. Des dispositifs dédiés à l’entrepreneuriat social pourraient développer un « reporting » de l’impact social de ces entreprises. Il serait très utile de donner la possibilité aux entreprises sociales de s’exprimer régulièrement sur leurs besoins et obstacles. Enfin, le secteur bancaire et financier pourrait mettre en place des outils mis à disposition de l’ES. Cette coordination entre acteurs pourrait se faire sous la forme de panels nationaux d’appui à l’entrepreneuriat social.

En faisant évoluer leur cadre légal et réglementaire dans le secteur financier, les gouvernements au Sud pourraient s’ouvrir la possibilité d’attirer les acteurs de la finance dite sociale. Favorables au développement de projets à impact social et environnemental, de plus en plus d’institutions financières internationales développent des outils de finance durable. Des banques « sociales », « participatives » ou « éthiques » investissent dans des activités novatrices et répondent aux besoins des exclus du système bancaire traditionnel. Des plates-formes de crowdfunding financent des projets locaux. Dans le monde anglo-saxon, les social impact bonds permettent de faire financer le commerce équitable, le tourisme social et l’accès à la culture par des investisseurs privés rémunérés au résultat social.

Renforcer la coopération Nord-Sud et Sud-Sud

Pour compléter les initiatives nationales, la coopération avec l’Europe et entre pays du Sud pourrait être renforcée. Dans de nombreux pays européens, l’entrepreneuriat social est bien structuré et doté d’outils de financement et d’accompagnement qui ont prouvé leur efficacité. Par ailleurs, un groupe d’experts de la Commission européenne sur l’entrepreneuriat social travaille pour que l’Union européenne puisse agir en tant que rassembleur qui faciliterait l’échange de connaissances et la diffusion de bonnes pratiques.

Une étude du Femise en 2019 propose ainsi le développement d’un dispositif EuroMed qui permettrait de faire correspondre les investissements à impact social aux besoins de l’entrepreneuriat social. Un tel dispositif pourrait prendre la forme d’une plate-forme en ligne EuroMed dédiée à l’entrepreneuriat social. Elle offrirait aux entrepreneurs sociaux une mise en relation avec les structures financières à impact social. Elle offrirait aussi aux structures financières un moyen de mieux identifier et de mieux évaluer les projets sociaux à soutenir.

La même étude propose la création d’un « Erasmus » de l’entrepreneuriat social pour diffuser les compétences entrepreneuriales à impact social en Méditerranée. Un tel programme pourrait être cofinancé par l’UE et par les autorités des pays du Sud et permettrait aux nouveaux entrepreneurs sociaux méditerranéens d’acquérir des compétences et d’échanger des leurs expériences. Outre le transfert de connaissances innovantes pour les entrepreneurs des deux rives, cette initiative permettrait la découverte de nouveaux marchés et de nouveaux partenaires et surtout ouvrirait la perspective de faire émerger un écosystème d’entrepreneuriat socialement innovant en Méditerranée.

C’est un article original de Dr. Constantin Tsakas, “ L’entrepreneuriat social, voie de développement au sud de la méditerranée et au Moyen-Orient ”, The Conversation, 24 juillet 2019.